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Lettre au public

 

 

Au lendemain d’une très douloureuse crise, propre au Théâtre du Soleil, qui m’a demandé à moi, Ariane, un implacable examen de mon manque de vigilance, et, à nous tous, une importante révision de notre fonctionnement, jamais, je crois, depuis soixante-deux ans, jamais une lettre à notre public n’a été écrite en de telles circonstances.

Circonstances mondiales, européennes, nationales, climatiques, politiques, culturelles, sociétales, professionnelles aussi bien que strictement personnelles.

Jamais depuis la seconde guerre mondiale et ses désastres, le monde n’a connu de moment aussi dangereux, effrayant et apeuré.Jamais notre pays, la France, n’a été au bord d’un basculement de régime aussi inquiétant.
Jamais notre responsabilité de citoyens n’a été aussi grande. Responsabilité des erreurs, dénis, fautes du passé. Responsabilité dans l’avenir de leur aggravation. Ou de leur réparation.

En cette époque, à nouveau biblique, qui voit toutes les plaies d’Égypte s’abattre sur elle, en cette époque où nous voyons nos arbres amis et protecteurs se tordre comme du métal en fusion, hurlant et vomissant des torrents d’étincelles incendiaires, où nous voyons nos pompiers, asphyxiés, s’épuiser à faire reculer des océans de flammes tandis que le feu de tourbe chemine traîtreusement  sous leurs pieds, sous la terre, en cette époque où les neiges éternelles sont devenues une légende pour enfants, où l'Himalaya, devenu noir, voit un de ses plus hauts sommets s’ effondrer et lancer le glacier devant lui tel un châtiment apocalyptique à l’assaut de créatures microscopiques semblables à des fourmis qui ne sont pas des fourmis, mais nos semblables, des femmes, des hommes, des enfants, des animaux — en cette époque-là, vous annoncer joyeusement la reprise des deux premières époques de notre spectacle “Ici sont les Dragons”, vous dire que de votre présence nombreuse, pour ne pas dire multitudineuse, dépend la création de la troisième époque et donc l’avenir du minuscule Théâtre du Soleil, peut apparaître futile et très égocentrique.
Et pourtant. Il s’agit aussi de cela. Une troupe de théâtre. Quatre-vingts artistes et artisans pratiquant un art, le théâtre, qui, c’est de notoriété publique, ne rapporte rien. Un modèle économique périmé. Une égalité de salaire connue depuis soixante-deux ans mais qui paraît obsolète aujourd’hui. Obsolète ? Oui, illégale, même, nous dit-on. Pire, ridicule. Donc une troupe, hors norme, hors dogme idéologique.

Cela doit cesser, pensent furieusement certains. Pourvu que cela dure, pensent d’autres. Je suis de celles et ceux qui pensent que cela doit durer.
Et pour que cela dure, au moins jusqu’aux prochaines élections, et que d’ici là nous ayons créé la troisième époque, il faut que, dès le 30 septembre et jusqu’au 24 décembre au moins, notre salle soit pleine.

Cela dépend, en partie, de vous. De la “propagande active” que déploieront celles et ceux d’entre vous qui ont déjà vu et aimé nos deux premiers Dragons et de la mobilisation de ceux qui ne les ont pas encore vus. Car, s’ils veulent que notre, leur, votre, théâtre, traverse victorieusement cette période incompréhensible où l’épanouissement physique, mental, intellectuel de nos enfants n’est plus une priorité politique alors qu’elle devrait être LA priorité des priorités, ils doivent venir en nombre, avec parents, amis, élèves, partager avec nous ce moment d’exploration de notre histoire.

Cette lettre n’est pas un glas, c’est un tocsin. Comme beaucoup d’entre vous, nous sommes secoués mais vivants.

Nous sommes au service du public. Nous sommes au service de l’art. Nous recevons pour cela l’argent des contribuables.
Cet argent, votre argent, nous entendons l’employer entièrement à la priorité des priorités : la musculation harmonieuse de la mémoire et des incommensurables facultés imaginatives de nos enfants. Là est le trésor.

À bientôt, donc. Et, à tant d’entre vous, merci de cette longue et fidèle amitié,

Ariane Mnouchkine
Lettre au public, 3 septembre 2026

 

 

 

 

 

 

 

 

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