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Genghis Khan

1961

de Henry Bauchau, première mise en scène d'Ariane Mnouchkine dans le cadre de L’A.T.E.P. (Association Théâtrale des Etudiants de Paris, créée le 27 octobre 1959).

Costumes de Françoise Tournafond. Dispositif scénique : J.-B. Maistre. Musique de Lasry et Bashet.

Création le 23 juin 1961 aux Arènes de Lutèce. Représentations jusqu’au 30 juin.

 

Des documents à voir ou à écouter

©  Martine Franck / Magnum Photos

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À PROPOS

Gengis Khan, fondateur de l'Empire mongol, donne audience. Miniature persane du XIVe siècle. © Coll. Archives Larbor

 

Le drame déploie devant le spectateur toute la carrière du conquérant mongol, du moment où tout jeune encore et portant le nom de Temoudjin, il découvre sa vocation de puissance, au moment de sa mort. Entre ces deux bornes, trois grands épisodes : la conquête de la Chine, la découverte, centrale, de la solitude puis la conquête de la Perse.

La première partie du drame montre donc d’abord, la décision de conquérir la Chine, ensuite l’établissement du conquérant dans le Palais dévasté du Roi d’Or à Pékin. La puissance de mouvement, de progrès, la force mâle, active déprédatrice de Gengis Khan, plus d’une fois comparée au vent, se heurte ici à la stabilité, à la passivité féconde, patiente, inépuisable de la terre chinoise, des paysans et des sages, comme le rêve bute sur le réel.

Six ans plus tard, au centre du drame, devant la grotte où le futur Gengis Khan découvrait sa vocation triomphale dans le regard effrayé et admiratif d’un jeune homme, il creuse la tombe de ce jeune homme, Timour, qui fut son principal lieutenant, et qui est mort dans ses guerres. Se heurtant cette fois à la mort, à la solitude, avec la même violence qui caractérise tous les mouvements d’une âme grande et sauvage, il sombrerait dans le désespoir si ne s’ouvrait alors une nouvelle phase de sa carrière ; apprenant les outrages commis par le Sultan des Perses sur la personne de ses ambassadeurs, il se réveille et se jette sur la Perse en vrai rapace.

La Perse, ses jardins paisibles, ses sages et une femme, Choulane, voilà pour enseigner au conquérant la joie du monde, nais aussi sa douleur, une autre sorte de limite opposée à la volonté de tout posséder. Car Choulane, après lui avoir donné son amour, se voyant haïe par les Perses asservis, se range de leur côté, rejette ainsi Gengis Khan dans une solitude plus profonde encore. Dix ans après, le chef est au seuil de la mort, toujours puissant, prêt à confier sa succession à son petit fils Koubilai. 

Un marchand vénitien se trouve auprès de lui, c’est Nicola Polo, oncle du bientôt célèbre Marco Polo, Nicola qui évoque aux yeux du vieillard les merveilles de Venise et de l’Occident. Ainsi le dernier songe du Barbare sera-t-il pour l’Ouest, mais son petit-fils ne l’écoute pas, prouvant par son refus de conquérir l’Occident « qu’il ne sera pas un fils mais un chef », Koubilai a reçu de Gengis Khan sa succession mais aussi le désir de réaliser les rêves des Mongols.

Le sien est de soumettre l’esprit de la Chine à celui de la Mongolie. « Les hommes Blancs s’en iront seuls à la conquête du Nouveau Monde. Gengis Khan, lui, recueille le suc de sa vie en quelques mots :
« que peut-on faire avec l’amour ? Les oeuvres que nous dictent nos rêves, comme j’ai tracé sur la peau sensible et dans l’esprit du monde ce que l’enfant Temoudjin a rêvé sous la tente.
Nos rêves… ils sont en nous comme une assemblée de rois morts et de visages encore voilés. Mais pourquoi sommes-nous venus, nous les porteurs de rêves, si ce n’est pour montrer comme la réalité est vaste… et comme elle nous suffit ».

En écrivant ce drame, Henry BAUCHAU a lui aussi rejoint à sa manière un rêve d’enfance. Les Mongols Bleus, les sages chinois, les jardiniers Persans, tels qu’ils apparaissent, hiératisés, sous sa plume, beaucoup d’enfants les ont vus ainsi à travers quelques livres. En opposant la violence du monde à la sagesse du sédentaire, l’auteur a traduit le conflit dont il est le siège, comme je l’ai dit en commençant, conflit entre le désir de conquête et le goût de la contemplation, entre le devenir et l’être. C’est pourquoi ce drame échappe au danger qui menace toute œuvre analogue : celui de n’être qu’une belle fresque historique.

Extrait du dossier de présentation du spectacle.

 

 

LA CHINE INTÉRIEURE

Portrait imaginaire de Gengis Khan. Taipei, Musée national du Palais, XIVe siècle.

 

«  Lequel a plus de valeur : Gengis Khan traînant à sa suite toutes les hordes de l’Asie ou Monsieur de Turenne sur le Rhin à la tête de 80 000 hommes ?  »
SAINTE-BEUVE.


Que peut-on savoir des réactions d’un Mongol du XIIIe siècle ? Aussi n’est-ce pas dans les pages d’un livre ou sur la prière des tombeaux que j’ai rencontré Gengis Khan, mais là où, quittant l’histoire pour le mythe, certains visages pénètrent dans le patrimoine de nos rêves, de nos frayeurs et de nos désirs.

L’homme présent, dans sa puissance accrue, porte une ombre très forte. Cette ombre fait peur. Pour la fuir toute l’attention se porte sur la part humanisée de la personnalité. Là l’esprit, régnant avec plus ou moins de bonheur sur le tumulte primitif, se compose un visage de durée et de mesure. C’est l’univers que j’aimais d’un amour exclusif, celui que j’appellerai ici la Chine intérieure.

Cette Chine spirituelle protégée par sa grande muraille, exclut l’ombre et le Barbare et prétend ne vivre que dans la lumière.

Si l’ombre paraît, elle exige plus de lumière, toujours plus de lumière et la paie par l’angoisse. Pour peu qu’une crise survienne, l’économie de l’angoisse s’effondre et la Chine, stupéfaite, entend s’agiter en elle la voix profonde. Cette voix, qui semble venir à la fois des étendues les plus reculées et du centre le plus intime, domine le bruit des eaux et celui des cités, elle parle, elle se nomme : « Comme il n’y a qu’un Dieu dans le ciel, il n’y a qu’un maître de la terre et c’est moi, Gengis Khan ».

J’étais prêt à secourir mon frère inférieur, à aider la part sous développée de moi-même et du monde à accéder à la lumière. Au moment où ma pitié s’éveille, le Barbare refuse mes dons, se rit de ma supériorité et prétend diriger la terre.

Qu’apporte-t-il à l’appui de cette volonté monstrueuse ? Gengis Khan ne veut pas s’emparer de la Chine pour en jouir, son bonheur ne combat pas les nôtres, il les ignore. Pour lui la Chine, la Chine de notre enfance et du premier amour, n’est qu’un obstacle, un frein à l’ambition de l’espace. En face des civilisations, précieuses mais fragmentées, il élève le projet nomade, le plus vaste qu’un homme ait encore conçu : un seul peuple, une seule steppe sur toute la terre. Les désirs du Barbare sont insensés. Pourtant je dois reconnaître que, dans un joint secret, dans quelque faille de la muraille, Gengis Khan, cette face aveugle, cette immense matière… me fascine.

L’intensité de son action, les cris de son sommeil, tout ne révèle-t-il pas qu’il porte en lui ce feu ardent et sombre dont l’absence affadit notre lumière ? Mais il y a en nous une telle habitude d’assimiler l’ombre et l’obscurité au mal, un tel préjugé de la clarté que je résiste. Je crois pouvoir arrêter Gengis Khan en lui refusant la parole. Je n’assumerai pas cette image du meurtre et, pour l’oublier je me réfugie dans les ruines où dorment les précieuses poussières du monde : « Préférer, dit le Zen, ce que vous aimez à ce que vous n’aimez pas, telle est la maladie de l’esprit… »

Finalement Gengis Khan se saisit de la parole. C’est une violence, un déchirement de la part la plus serrée de l’être, bonheur et malheur mêlés, comment dire, sous le signe du scorpion. Tout est écarté d’un mouvement d’épaule, ce n’est plus à moi de choisir. Gengis Khan sait avec René Char « que la vérité est noble et que l’image qui la révèle c’est la tragédie ». Il parlera au théâtre. J’ai peur, j’ignore tout du théâtre, qu’importe au Mongol. Encore chargé du carcan ou je prétendais le retenir, il plonge dans les eaux inconnues et il en ressort ruisselant.

Henry Bauchau

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