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Cambodge

Le Cambodge et son histoire ont été la source du spectacle L'Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge (1985).

Voici un texte sur le Sbèk Thom, marionnettes d'ombres du Cambodge, tiré de L'Atlas de l'imaginaire de Chérif Khaznadar et Françoise Gründ.


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Sbèk Thom

Sbèk Thom signifie littéralement « grands cuirs ».

Le répertoire de ce théâtre d'ombres est centré sur le Reamker, version cambodgienne du Ramayana.
Les figurines d'ombres de cuir sont de grandes dimensions et brandies à bout de bras par des manipulateurs-danseurs derrière et devant un écran géant, d'environ dix mètres de long sur quatre mètres de hauteur. Dans la version originelle, le brasier est en arrière de l'écran et les figures de cuir sont maniées devant les spectateurs.
Les 154 figurines du Sbèk Thom sont finement découpées dans du cuir de buffle enduit de vernis végétal, mais ne sont pas articulées. Les personnages mythiques y sont insérés dans un décor de feuillages, de volutes, d'animaux et de monuments aux lignes sinueuses.
Les danseurs porteurs de cuir sont accompagnés par un orchestre Pin Peat et par deux narrateurs qui sont les maîtres du spectacle.

Les aspects rituels du Sbèk Thom

Le Sbèk Thom était autrefois un rituel destiné à faire tomber la pluie.
Les figures de cuir, pouvant mesurer jusqu'à un mètre soixante de hauteur, sont fabriquées selon des règles d'une rigueur très précise, au rythme de rituels censés apporter la protection des dieux et esprits. L'artisan se doit de respecter ces règles établies de manière quasi immuable par la tradition. Ce n'est pas l'inventivité qui prime, mais le respect d'un processus sacré.Les ombres des trois personnages principaux (Preah Narei Ream /le dieu Rama/Vishnu ; Preah Eiso/Shiva ; Preah Muni Eissei/premier maître du Sbèk Thom) sont exposées de chaque côté d'un petit sanctuaire devant lequel sont disposées des offrandes.
Avant le début du spectacle, manipulateurs, musiciens et narrateur/chanteur exécutent la cérémonie Hom Rong qui rend hommage aux maîtres.

L'orchestre Pin peat et le répertoire musical

Trouvant vraisemblablement ses origines dans l'ensemble orchestral javanais appelé gamelan, le Pin Peat (prononcer "pine pit") se retrouve en Thaïlande et au Laos. Les percussions y dominent très nettement. L'ancienneté des instruments qui composent cet orchestre est attestée par les bas-reliefs des temples d'Angkor.
Le Pin Peat témoigne de la prédilection particulière de l'Asie du Sud-Est pour les percussions mélodiques, qu'il s'agisse de xylophones, de métallophones ou de carillons de gongs.
Autrefois apanage de la cour royale, il accompagne traditionnellement les ballets classiques Apsara et le Sbèk Thom.

L'orchestre en formation réduite comprend :
un grand tambour : skôr thom
un xylophone en forme de barque : roneat ek
un hautbois : srâlay
un carillon horizontal et semi-circulaire de seize gongs : kong thorn
un tambour à deux faces : samphô
et de petites cymbales : chhing

Les pièces sont empruntées au répertoire classique khmer, chaque mélodie ayant une fonction et une signification bien précises. Ainsi, pour accompagner les scènes de voyage on jouera des pièces appelées rour (entrée en scène), choeut (marche ou envol) ou smeu (traversée de la scène), dans les scènes tristes le hautbois interprétera un aute srâlay (pleurs du hautbois), les batailles seront accompagnées par des krao. De même les différents types de personnages appellent des mélodies bien précises : chao dork pour la déesse de la fleur, trak pour la musique des démons.

Le répertoire dramatique

Le répertoire du Sbek Thom est constitué exclusivement des épisodes du Reamker, la version khmérisée du Ramayana indien. Il daterait du début du second millénaire et se trouve raconté, entre autres, dans les frises d'Angkor Vat. Bien que très proche du Ramayana, le Reamker revêt des caractéristiques que l'on ne retrouve qu'en Thaïlande et au Cambodge :
• Concis, logique et systématique, il comporte simplement trois parties et un épilogue. Le Ramayana indien est lui composé de sept livres et foisonne de digressions.

• Les noms des héros ont été khmèrisés et ce sont plus des héros humains que des dieux descendus sur terre. En cela, l'oeuvre reflète les conflits brahmano-bouddhistes des temps d'Angkor ; le Ramayana est brahmaniste, le Reamker est un Ramayana traité par des bouddhistes.

 

• Le moteur de l'intrigue n'est pas la mission divine de Rama, mais les contingences matérielles, les qualités et défauts des personnages eux-mêmes : querelles, convoitise, exil, jalousie poussent Préah Ream à la guerre.
• Le Reamker est plus réaliste, plus « terre à terre » que le Ramayana : après sa victoire sur Ravana, Rama continue d'accomplir sa mission divine d'extermination des Géants (les Yaks). Seul le dieu de la mort l'arrêtera. Le Reamker cherche plutôt à trouver une issue terrestre pour que Préah Ream et Neang Séda se réconcilient.

Les trois parties du Reamker sont :
• La première partie commence par présenter les principaux personnages, en particulier :
Préah Ream (Rama dans le Ramayana ), son frère Préah Lak , sa femme Neang Séda (Sita), Reap (Ravana), roi du royaume des géants le Lanka, qui cherche par tous les moyens à séduire Neang Séda et qui est donc l'ennemi mortel de Préah Ream. Concomitamment la soeur de Reap, Surpanakhar tentera de séduire Préah Ream. Et enfin Hanuman , chef de l'armée des singes et vassal instable de Préah Ream.
Préah Ream réussit à bander l'arc de Janak, roi d'Ayodhya, et obtient ainsi la main de sa fille, Neang Séda. Mais le roi cède son trône à un de ses fils. Préah Ream, simple beau-fils, est, malgré ses exploits, contraint à quatorze ans d'exil où l'accompagnent son frère, Préah Lak, et sa femme, Neang Séda.
• La seconde partie relate cet exil ainsi que la guerre victorieuse de Préah Ream contre Reap, le Géant.
Pour punir Surpanakhar (la soeur de Reap), d'avoir tenté de le séduire, Préah Lak (frère de Préah Ream), lui coupe la main et lui rase la tête.

Pour se venger, Surpanakhar attise la haine de son frère Reap contre Préah Ream en le rendant fou amoureux de son épouse Neang Séda. Un stratagème permet à Reap d'enlever Neang Séda et de l'emporter dans son royaume de Lanka. Préah Ream déclare alors la guerre à Reap. Cette guerre fait l'objet d'une longue narration dans laquelle le singe blanc Hanuman joue un rôle déterminant dans la victoire de Préah Ream. Neang Séda délivrée, Préah Ream doute de sa fidélité conjugale et lui fait subir l'épreuve du feu qu'elle passe avec succès. Finalement Préah Ream devient roi d'Ayodhya et fait de Neang Séda sa reine.
• La troisième partie narre l'exil de Neang Séda ainsi que les vicissitudes de ses relations conjugales et familiales.

Toujours suspicieux quant à la fidélité de sa femme, Préah Ream ordonne à son frère Préah Lak d'exécuter Neang Séda par l'épée. L'épée se transformera en guirlande au moment de s'abattre sur son cou. Préah Lak lui fait alors grâce de la vie et Neang Séda se réfugie, s'exile chez un ermite, Eisei, chez qui elle donnera naissance à deux enfants de Préah Ream : Reamlak et Jupafak. Comparables en puissance à leur père, ses fils mettront Hanuman en défaite avant d'accepter de rejoindre le royaume d'Ayodhya. Préah Ream tente de convaincre Néang Séda de revenir, mais celle ci est déterminée à ne rentrer que pour pleurer la mort de son mari qu'elle continue de chérir. Préah Ream lui fait alors croire être déjà mort de chagrin. Son épouse, se croyant veuve, revient alors et lui fait une déclaration d'amour devant sa supposée urne funéraire. Découvrant la supercherie, elle tente de s'enfuir et, sur sa prière, la terre s'ouvre et lui trace le chemin la conduisant jusqu'au royaume des Naga où elle est accueillie et vénérée comme la "divine Mère des divinités".

Pour comparaison, voici, fortement résumée, l'intrigue originelle du Ramayana de Vâlmîki. C'est l'histoire de Rama, fils du roi d'Ayodhya, et elle se déroule en majeure partie dans l'Inde :
Poursuivi par la jalousie d'une marâtre, le jeune prince est exilé avec son épouse Sita. Son frère Laksmana les accompagne. Attiré par la beauté de Sita, le roi de Lanka (Ceylan), Ravana, enlève celle ci après avoir éloigné Rama et Laksmana en suscitant par magie une gazelle d'or que ceux ci prirent en chasse. Grâce à l'alliance conclue avec le roi des singes Sugrîva, Rama envoie le singe Hanuman comme messager auprès de Sita, puis attaque Lanka. Il tue Ravana et reconquiert son épouse. Mais celle ci soupçonnée d'infidélité subit l'ordalie du feu. Rama la ramène ensuite à Ayodhya.

Françoise GRUND et Chérif KHAZNADAR, Atlas de l'imaginaire,Maison des Cultures du Monde /Favre, 1996

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