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Premiers Pas (Enfants de Troupe)

3e édition du Festival

du 08 novembre au 18 décembre 2005

Fábrica n°7
Création collective / Fábrica Teatro avec
J’ai mal à Platonov
d’après Tchekhov / Guépard Échappée
L’Amour médecin
de Molière / Les Hirondelles avec
La Princesse aux deux visages
de Béatrice Tanaka / L’instant d’une Résonance
Grand’peur et misère du IIIè Reich
de Bertolt Brecht / K. Orchestra
Il y a mille ans aujourd’hui
Création collective / Le Théâtre des valises avec
Autour de la stratégie la plus ingénieuse pour s’épargner la pénible tâche de vivre
de Paula Giusti d’après Fernando Pessoa / Toda Vía Teatro

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À propos

« On n’entreprend rien, certes, si ce n’est contre le gré de tous. Et, depuis quelques années, nous avions dû nous accoutumer au murmure des voix décourageantes. Nous avons entendu les avertissements ironiques des gens du métier auxquels la vie n’a rien laissé que leur stérile expérience, les prévisions pessimistes des timides et des sceptiques, les conseils des satisfaits enclins à prôner l’excellence des divertissements dont ils se repaissent, les remontrances des amis sincèrement émus de nous voir exposer notre repos à d’ingrates tribulations, hasarder nos forces à la poursuite d’une chimère.

 Mais les mots n’ont point de prise sur qui s’est délibérément sacrifié à une idée, et prétend la servir. Par bonheur nous avons atteint l’âge d’homme sans désespérer de rien. À des réalités détestées, nous opposons un désir, une aspiration, une volonté. Nous avons pour nous cette chimère, nous portons en nous cette illusion qui donne le courage et la joie d’entreprendre. Et si l’on veut que nous nommions plus clairement le sentiment qui nous anime, la passion qui nous pousse, nous contraint, nous oblige, à laquelle il faut que nous cédions enfin c’est : l’indignation.

Une industrialisation effrénée qui, de jour en jour plus cyniquement, dégrade notre scène française et détourne d’elle le public cultivé ; l’accaparement de la plupart des théâtres par une poignée d’amuseurs à la solde de marchands éhontés;  partout, et là encore où de grandes traditions devraient sauvegarder quelque pudeur, le même esprit de cabotinage et de spéculation, la même bassesse ; partout le bluff, la surenchère de toute sorte et l’exhibitionnisme de toute nature parasitant un art qui se meurt, et dont il n’est même plus question ; partout veulerie, désordre, indiscipline, ignorance et sottise, dédain du créateur, haine de la beauté ; une production de plus en plus folle et vaine, une critique de plus en plus consentante, un goût du public de plus en plus égaré : voilà ce qui nous indigne et nous soulève.

 

Cette indignation, d’autres que nous la ressentent ; d’autres, avant nous, l’exprimèrent. Mais parmi les plus généreux combien ont lentement résigné leur colère ! Ou bien c’est la camaraderie qui les débauche, ou la lassitude qui leur fait tomber la plume des mains. Des plaintes nouvelles se feront entendre, de jeunes protestations s’élèveront encore…Mais suffit-il de protester ? Est-ce assez de batailler pour une cause perdue, que d’acérer vainement les traits de sa critique, ou de se retrancher dans un égoïste mépris ? Nous n’avons que faire d’un mécontentement qui n’agit point. Tandis que les meilleurs se tiennent pour satisfaits d’affirmer leur préférences et leurs répulsions, de maintenir leur goût personnel au-dessus de la corruption générale, le mal gagne autour de nous, et nous n’aurons plus bientôt, dans ce domaine de notre art, dans cette région qui nous appartient, la place où poser le pied. (…)

Nous voulons travailler à rendre au théâtre son lustre et sa grandeur. Dans cette entreprise, à défaut de génie, nous apporterons une ardeur résolue, une force concertée, le désintéressement, la patience, la méthode, l’intelligence et la culture, l’amour et le besoin de ce qui est bien fait. Et de qui attendrait-on pareil effort, sinon de ceux pour qui il y va de leur vie même ? Non pas des trafiquants, ni des amateurs, ni d’orgueilleux esthètes, mais des ouvriers en leur art, rompus à la besogne, s’ingéniant à tout faire sortir de leur mains et de leur cerveau, préparant les matériaux et concevant le plan selon lequel ils seront assemblés, depuis la fondation jusqu’au faîte.Puisque nous sommes jeunes encore, puisque nous avons conscience du but et des moyens pratiques de l’atteindre, n’hésitons pas. Que rien ne nous détourne plus. Laissons-là les activités secondaires. Mettons-nous, d’un seul coup, en face de notre tâche. Il la faut attaquer à pied d’œuvre. Elle est vaste, elle sera laborieuse. Nous ne nous flattons guère de la mener à bout. D’autres que nous, peut-être, achèveront l’édifice. Essayons de former ce petit noyau d’où rayonnera la vie, autour duquel l’avenir fera ses grands apports. » 

 

Jacques Copeau, Registre 1 Appels.