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  • Publication du 12/01/2021

Des harengs aux cerises

Parution en novembre 2020

de Régine Poloniecka
Aux éditions Robert Laffont

 

Quatre-vingts ans après la création du ghetto de Varsovie, Régine Poloniecka, l’un des derniers témoins de l’Horreur, nous livre ici un récit brut et poétique de sa vie après l’impensable. À la façon de Marceline Loridan-Ivens dans Ma vie ballagan, cette rescapée raconte comment l’on survit au pire, et surtout à son souvenir.

« Je fais le signe de croix et je ne crois pas ; jusqu’à présent personne ne le sait, aurais-je honte ? Je fais le signe de croix en cachette, aurais-je honte ? Honte d’avoir été une petite fille cachée, une petite fille juive cachée pendant la guerre, honte de continuer à faire le signe de croix qu’on m’avait sans doute appris, ou que j’avais appris en regardant.

Je le fais dans des circonstances apparemment banales, toujours en étant seule, à la maison quand je cherche quelque chose que je ne retrouve pas, parfois peut-être quand j’attends quelque chose de quelqu’un qui ne vient pas, comme je le faisais sans doute sans me cacher, petite fille juive qui allait, les chaussures à la main, à la messe à l’église le dimanche matin, et à qui on avait appris auparavant qu’elle devait oublier qu’elle était juive, son nom, le nom de ses parents, et qui a pleuré quand elle a appris, à la fin de la guerre, par sa tante sans doute qui était venue la chercher, qu’elle était juive, parce que les Juifs avaient tué le petit Jésus. »

 

À écouter

Radio RCJ, émission du 3 décembre 2020
La chronique Littéraire et Solidaire de Savigneau Josyane

 

À lire

Antoine Perraud, La Croix, 3 décembre 2020
Des harengs aux cerises », l’espièglerie et l’effroi

Une série de textes, fins, féminins, funèbres et pourtant désopilants, évoquent incidemment la béance de la Shoah et ce qui s’ensuivit.

Incroyable fraîcheur de narrations dont la simplicité, l’intelligence, la joie de vivre et le sens du tragique transportent ! Ces petits récits ont été rédigés dans les dernières années de l’autre siècle – il y est question du Minitel et les incises concernant les prix des objets ou denrées sont en francs –, puis sans doute revus pour former un ensemble kaléidoscopique jubilant, où tout se répond, fait sens. Et finit par écrire, en pointillé, l’histoire déchirante de Régine Poloniecka.

L’auteure est aux prises avec les harengs et les différentes façons de les choisir, de les conserver, de les accommoder, ou de les consommer. Il y a aussi les boutons dans les boîtes à couture, les détachants inefficaces dont l’eau écarlate au nom si prometteur, les souris véritables ou décoratives, les cornichons qui ne tournent pas rond… Se jouant des répétitions qu’une littérature bien léchée réprouve, portant un regard naïf et moqueur sur tout ce qui se télescope, s’embrouille et s’emberlificote, ce recueil ressemble au Parti pris des choses de Francis Ponge traduit du yiddish : « Plus je suis seule, plus j’ai de plantes à la maison. Elles me tiennent compagnie, c’est assez doux. Elles se multiplient. Elles envahissent calmement la maison. Elles font partie de moi. Elles me demandent. »

C’est un livre de femme. La rencontre d’une semblable si « malheureuse », en Grèce, entre la violence et le mutisme des hommes, est bouleversante. Les moments de bonheur ou de besoin, y compris charnel, sont suggérés avec une grâce pleine d’ellipses acérées. Et puis les deux fils de la dame qui tient la plume prennent une place récurrente sinon démesurée. Elle s’en fait tout un monde, de ces deux prodiges. Et elle s’en amuse : c’est son côté mère juive, qui toujours s’émerveille sans jamais se pouvoir rassurer.

Régine est en effet une survivante, apprenons-nous, incidemment, de page en page. À propos d’une montre Omega, qui fut soutirée à son père, « alors que j’étais là, petite, par un Allemand au ghetto ». Ou au sujet d’une bague originale, constituée de « deux diamants (réchappée de la tourmente, de deux côtés différents de ma famille) », dont il est écrit, comme ça, en passant : « C’était faire un peu offense à ce qu’avaient été les bijoux (brilyant en yiddish) de la famille qui m’ont sauvé la vie pendant la guerre, mais les objets nous offrent parfois d’extravagantes possibilités de revanche même sur la mort. »

À mesure qu’avance la lecture, les choses se précisent, qui affleurent sous l’humour, la dérision et l’espièglerie : Régine Poloniecka, née en juillet 1936 – ce n’est jamais précisé, il suffit de le deviner en opérant les rapprochements qu’induisent ces jeux de piste –, a été mise en sûreté, hors du ghetto de Varsovie, où ses parents demeurèrent jusqu’à en périr. Arrivée en France, à 9 ans et demi, élevée par un oncle bienveillant et une tante suspicieuse, elle exerça un métier gratifiant et atteignit une honnête aisance. Mais rien n’y fait, le passé resurgit et la persécution reprend, comme en témoigne cette rage panique contre les sigles (BHV) ou les abréviations (Samar), chargés de violence spectrale : « C’est là que le SS revient. »

La galéjade n’est jamais loin de l’effroi : et si tout ce qui vient à pourrir dans le réfrigérateur de l’étourdie et cocasse Régine Poloniecka n’était pas un signe d’insouciance, mais plutôt de son souci obsédant « des morts sans sépulture » ?