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  • Publication du 29/03/2019

Institut International du Théâtre ITI

Organisation Mondiale pour les Arts de la Scène

 

Message pour la Journée Mondiale du Théâtre 2019

Avant mes débuts au théâtre, mes maîtres étaient déjà là. Ils avaient bâti leurs maisons et leurs poétiques sur les restes de leur propre vie. Beaucoup d’entre eux sont inconnus ou à peine évoqués : ils ont travaillé à partir du silence, dans l’humilité de leur salle de répétition et dans des théâtres pleins de spectateurs. Petit à petit, après des années de travail et d’accomplissements extraordinaires, ils ont délaissé ces lieux et ont disparu. Quand j’ai compris que mon métier et mon destin personnel étaient de suivre leurs pas, j’ai aussi réalisé que j’avais hérité de cette tradition déchirante et singulière de vivre au présent sans autre espoir que d’atteindre la transparence d’un moment unique. Un moment de rencontre avec l’autre dans l’obscurité d’un théâtre, sans autre protection que la vérité d’un geste, d’une parole révélatrice.

Mon pays théâtral est fait de ces moments de rencontre avec les spectateurs qui arrivent dans nos salles, soirs après soirs, depuis les quartiers les plus divers de ma ville pour nous accompagner et partager quelques heures, quelques minutes. Avec ces moments uniques je construis ma vie, je cesse d’être moi-même, de souffrir de moi-même, et je renais et je comprends ce que signifie faire du théâtre : vivre des instants d’une vérité pure et éphémère, durant lesquels nous savons que ce que l’on dit et ce que l’on fait, là sous la lumière des projecteurs, est authentique et reflète la part la plus profonde et la plus personnelle de nous- mêmes. Mon pays théâtral, le mien et celui de mes acteurs, est un pays tissé de ces moments où on abandonne les masques, la rhétorique, la peur d’être celui que nous sommes, et où nous nous donnons les mains dans l’obscurité.

La tradition du théâtre est horizontale. Personne ne peut affirmer que le théâtre est situé dans un centre du monde, dans une ville ou un édifice privilégié. Le théâtre, tel que je l’ai reçu, s’étend à travers une géographie invisible qui mélange les vies de ceux qui le font et l’artisanat théâtral dans un même geste unificateur. Tous les maîtres de théâtre meurent avec leurs moments inimitables de lucidité et de beauté, tous disparaissent de la même façon, sans laisser d’autre forme de transcendance qui les protège ou les rende illustres. Les maîtres de théâtre le savent, aucune forme de reconnaissance n’a de valeur face à cette certitude qui est la racine de notre travail : créer des moments de vérité, d’ambiguïté, de force, de liberté dans la plus grande des précarités. Rien ne leur survivra, à part des données ou les enregistrements photo ou vidéo de leur travail, qui ne restitueront qu’une pâle idée de ce qu’ils ont fait. Mais il manquera toujours dans ces enregistrements la réponse silencieuse du public qui comprend en un instant que ce qui se passe là ne peut être traduit ni trouvé ailleurs, que la vérité qui se partage là est une expérience de vie, par instants plus limpide que la vie-même. 

Quand j’ai compris que le théâtre est un pays en soi, un immense territoire qui comprend le monde entier, est née en moi une détermination qui est aussi une liberté : tu n’as pas à t’éloigner ni partir de là où tu te trouves, tu n’as pas à courir ni te déplacer. Là où tu existes, se trouve le public. Là sont les compagnons dont tu as besoin à tes côtés. Là-bas, hors de ta maison, tu as toute la réalité quotidienne, opaque et impénétrable. Travaille donc à partir de cette immobilité apparente pour construire le plus grand des voyages, pour recommencer l’Odyssée, le parcours des Argonautes : tu es un voyageur immobile qui ne cesse d’accélérer la densité et la rigidité de ton monde réel. Ton voyage te dirige vers l’instant, vers le moment, vers la rencontre unique avec tes semblables. Ton voyage te dirige vers eux, vers leur cœur, vers leur subjectivité. Tu voyages à l’intérieur d’eux, de leurs émotions, de leurs souvenirs que tu réveilles et que tu mobilises. Ton voyage est vertigineux, nul ne peut le mesurer ni le faire taire. Personne ne pourra non plus le reconnaître à sa juste mesure, c’est un voyage à travers l’imagination des tiens, une graine que l’on plante dans la plus lointaine des terres : la conscience civique, éthique et humaine des spectateurs. Pour cette raison, je ne bouge pas, je reste dans ma maison, entre mes proches, dans une apparente quiétude, travaillant jour et nuit, car j’ai le secret de la vitesse.

27 mars 2019, Carlos Celdran, Cuba
Traduction française – Floriane Toussaint
Journée Mondiale du Théâtre - Intitut International du Théâtre ITI - Organisation Mondiale pour les Art de la Scène