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  • Publication du 03/03/2021

Avec la fermeture de Gibert Jeune, c’est un peu du Quartier latin de Paris qui s’éteint

Le 24 février 2021

Par Annick Cojean

 

 

© Archives Familiales

 

Récit

L’enseigne était un emblème de la rive gauche depuis 135 ans. Elle ferme ses quatre boutiques de la place Saint-Michel à la fin du mois de mars. Le Quartier latin perd l’un de ses derniers symboles.
Quand la grande librairie Gibert Jeune baissera définitivement ses stores à la fin du mois de mars, que les étals et rayonnages auront été débarrassés de la multitude de livres neufs ou d’occasion qui fit sa réputation et sa gloire, que les vieux escalators récemment rénovés s’immobiliseront, plongeant l’immeuble principal dans un étrange silence uniquement rompu par le glissement furtif des souris, et qu’enfin libraires, vendeurs, vigiles, caissières et manutentionnaires franchiront une dernière fois les portes des quatre sites donnant sur la place Saint-Michel, où beaucoup ont fait la quasi-totalité de leur carrière, alors c’est une longue page d’histoire qui se tournera tristement.

L’histoire d’un quartier de Paris autrefois si joyeux et longtemps associé à l’étude, aux idées, à la jeunesse et à la connaissance ; l’histoire de la librairie française, confrontée à de nouvelles habitudes de lecture et d’achat et à un marché de l’immobilier asphyxiant ; l’histoire aussi d’une dynastie – les Gibert – qui, en cent trente-cinq ans, a porté au plus haut l’étendard de la librairie indépendante et entretenu avec des générations d’étudiants, bibliophiles et lecteurs, un lien d’extrême familiarité au point que beaucoup le croyaient éternel.

Oui, c’est une sorte de phare des lettres parisiennes fréquenté jadis par Gide, Cioran, Malraux, Duras, Modiano, Nothomb, Orsenna ou… Gainsbourg qui s’éteindra à jamais, plongeant la place dans une inquiétante pénombre. Aucun livre, hélas, n’a jamais conté les épisodes de cette saga familiale dont les héritiers continuent, par culture et tradition, de privilégier une discrétion ancestrale. Tâchons donc d’en retracer le fil.

Il était une fois un jeune homme volontaire, ambitieux et ardent, qui adorait les livres, vénérait le savoir et croyait en l’école émancipatrice. Il s’appelait Gibert. Joseph Gibert. Il était né en 1852 dans une famille d’agriculteurs, modeste et pieuse, de Haute-Loire et avait été tenté un temps par la prêtrise, étudiant au séminaire de La Chartreuse, près du Puy-en-Velay, avant de se tourner vers l’enseignement, tourmenté, confiera-t-il à sa sœur Marie devenue elle-même religieuse, par la lourdeur du secret de la confession.

Bref, devenu pour quelque temps professeur de lettres classiques au collège Saint-Michel de Saint-Etienne, le jeune impatient se prit à rêver d’un autre destin et entreprit, en 1886, le grand voyage vers Paris. Il avait un plan, bien sûr. Des convictions sur les bienfaits de la réforme Jules Ferry rendant l’école gratuite et obligatoire. Et des livres. Une malle de livres qui constitua son premier fonds de commerce lorsqu’il s’installa sur le parapet du quai Saint-Michel, disposant les ouvrages – essentiellement scolaires − dans deux, puis trois, puis quatre boîtes « vert wagon », la couleur du métropolitain, des fontaines Wallace et des colonnes Morris. Son nouveau métier était bouquiniste. Et cela l’enchantait.

« J’ai commencé très petitement, mais j’ai été toujours en prospérant d’une manière très sensible, au point que mes voisins en sont étonnés », écrit-il le 17 août 1887 à la jeune Elise Soulalioux qu’il projette d’épouser. « Je n’ai pas de magasin, c’est vrai ; je n’ai qu’une espèce de petite boutique où je loge mes livres (j’en ai déjà au moins 3 000). Si j’avais pris tout d’abord un magasin, je n’aurais pas réussi (…). Tandis que de la manière dont je m’y suis pris, je n’ai rien risqué et les frais sont peu importants. D’ailleurs, je n’ai fait que suivre en cela l’exemple de plusieurs libraires qui ont commencé avec rien et qui sont arrivés par ce moyen à des fortunes considérables. »

Il n’en demande pas tant, assure-t-il ; juste de « vivre dans une aisance convenable et d’une manière honnête et paisible avec une femme bonne et honnête s’il plaît à la divine Providence de me la donner ». Et il se pousse un peu du col : « J’ai déjà acquis la réputation d’un homme sérieux, honnête et habile sans en avoir l’air, d’un homme qui fera son chemin. »

Pourvoyeur de pépites

La jeune Elise en est si convaincue qu’elle l’épouse en juillet 1888, en Auvergne, deux mois avant que le bouquiniste n’ouvre sa propre librairie dans une petite échoppe située au 17 quai Saint-Michel, puis au 23 du même quai, et aussi au 27. L’aventure Gibert est bel et bien lancée et la figure du libraire, qui travaille douze heures par jour, sept jours sur sept, petite calotte sur la tête et tout de noir vêtu, entre dans la légende.

Ah, il ne vendait pas ses livres « comme une marchandise quelconque », se souvenait en 1936 le peintre Charles Mezzara dont le portrait de Joseph Gibert surplombe encore aujourd’hui le bureau de son arrière-petit-fils, Olivier Pounit-Gibert, tout en haut de la grande librairie du boulevard Saint-Michel qui porte le nom de l’ancêtre.

« Il était toujours à sa table, à l’entrée de la librairie, à droite. On s’adressait à lui. Ses employés – qui étaient de ses parents qu’il avait accueillis et aidés – lui apportaient le livre demandé ; et c’est lui qui vous le remettait en vous jetant un coup d’œil par-dessus ses lunettes. Il avait l’air de se demander si vous étiez digne d’apprécier le livre. Au besoin, il vous faisait quelque remarque, il vous donnait des conseils ; et parfois même, dans votre intérêt, il blâmait l’ouvrage s’il ne l’aimait pas. Non, ce n’était pas un marchand ordinaire ! »

Les ouvrages scolaires d’occasion constituent, certes, une manne financière, mais Gibert, qui lance en 1896 une revue bimensuelle de bibliographie et de bibliophilie (Le Livre), s’impose aussi comme un spécialiste de livres rares, pourvoyeur de véritables pépites qu’il déniche en rachetant bibliothèques particulières et stocks de livres usagers.

Madame Gibert, qui avait gardé « le charme tranquille de la province », est toujours assise à la caisse, avenante et dévouée à la cause, en symbiose, dit-on, avec la triple devise inscrite par son mari en épigraphe de son journal : « Il faut être homme. La justice et la vérité avant tout. Les autres avant soi-même. »

C’est sur ce triptyque, assure aujourd’hui Olivier Pounit-Gibert, que s’est fondée l’aventure Gibert. Et c’est dans ce même esprit que la veuve Gibert reprend les rênes des librairies lorsque son mari meurt précocement, en 1915, alors qu’un des deux fils est au front.

Joseph contre Jeune

En 1929, Elise Gibert étant elle-même décédée, la société est scindée en deux. Les deux enfants Gibert veulent délier leurs destins. L’aîné, Joseph, blessé à Verdun, s’installe dans une librairie située au 30 du boulevard Saint-Michel sous l’enseigne Gibert Joseph tandis que le cadet, Régis, plus réservé et grand bibliophile, se concentre sur les lieux historiques du quai Saint-Michel rebaptisés Gibert Jeune.

Ce n’est pas la guerre entre les deux frères, mais chacun veut aller librement son chemin ; et si le public ne fait pas vraiment la différence entre Joseph et Jeune, la rivalité entre les librairies distantes de quelques centaines de mètres et positionnées sur le même créneau (le scolaire et l’occasion) ne fera que croître au cours des décennies.

Gibert Joseph colonise rapidement le boulevard Saint-Michel avec trois sites proches de la Sorbonne et de sa réserve d’étudiants (notamment le vaste immeuble du 26 dont il grignotera peu à peu les étages). Puis il ambitionne de mailler le territoire français : Poitiers, Clermont-Ferrand, Dijon, Grenoble, Toulouse, Saint-Etienne, Montpellier, Marseille…

Gibert Jeune, quant à lui, se concentre sur Paris et crée, dès 1934, au 15 bis du boulevard Saint-Denis sur la rive droite, le premier « libre-service du livre » inspiré du modèle anglo-saxon. Cela paraît fou : on peut soi-même se servir dans les rayons sans l’aide des vendeurs en blouse grise.

Les Gibert aiment tant les livres qu’ils se lancent, un temps, dans l’édition et publient chacun de grands classiques : Molière, Corneille, Balzac, Villon. Des livres de petits formats convenant aux étudiants : un Précis d’histoire de la littérature française, un best-seller, L’Art d’économiser sans se restreindre, et, côté Gibert Jeune, de beaux livres d’art. Mais le cœur du métier, « l’ADN », insiste Olivier Pounit-Gibert, reste le même : l’occasion. Et ça marche diablement bien pour les deux enseignes qui, en quelques années, s’imposent parmi les plus importantes librairies (neuf et occasion) de l’Hexagone.

Après le Louvre et les Galeries Lafayette

Gibert Joseph (logo bleu) est la première à se diversifier, dès la fin des années 1970. D’abord dans la papeterie (dans l’introduction du Nom de la rose, Umberto Eco vante même la volupté d’écrire d’une plume douce sur « ces grands cahiers de la papeterie Gibert Joseph »), plus tard dans le disque et la vidéo. Le magasin du 34, boulevard Saint-Michel devient un espace musical couru par les amateurs de vinyles, l’immeuble du 26 s’impose comme « la plus grande librairie de détail de Paris ».

Gibert Jeune (logo jaune) reste obstinément ancrée sur le scolaire et l’universitaire. Sous l’impulsion des deux fils de Régis (Régis et Jean, nés respectivement en 1924 et 1926, formés à HEC et immédiatement casés dans l’entreprise), l’enseigne investit quatre lieux sur la place Saint-Michel dont elle rêve de faire la « place du Savoir ». Le grand immeuble du 5, acheté en 1971, en sera le navire amiral. Les travaux y seront spectaculaires, surtout lorsqu’il s’agira de creuser un deuxième sous-sol et de visser à la roche, à 18 mètres de profondeur sous le niveau de la Seine, une coque étanche permettant d’échapper aux crues.

C’est l’époque la plus faste et la plus glorieuse de Gibert. Les semaines d’avant les rentrées scolaires et universitaires, les librairies accueillent des dizaines de milliers de jeunes gens et de parents venus acheter livres et fournitures scolaires. Des centaines de vendeurs vêtus de tee-shirts jaunes sont recrutés pour l’occasion, et se démènent sous le poster d’un jeune homme à cheveux mi-longs, sorte de BHL croqué par un publicitaire, devenu l’emblème de Gibert Jeune.

Les caisses sont installées sous des auvents à l’extérieur du bâtiment, des barrières canalisent le flux des acheteurs. On crie, on se bouscule, le rush est affolant, mais Gibert est un passage obligé, et tout le personnel conserve la nostalgie de ces jours « dingues, éreintants, mais joyeux ». C’était « magique », dit une responsable de caisse. « On attendait la foule avec inquiétude et excitation. On en ressortait lessivés, mais fiers d’appartenir à une institution qui promouvait le savoir et qui était connue du monde entier. »

Du monde entier ? « Mais oui !, affirme la libraire Béatrice Leroux, entrée étudiante chez Gibert Jeune en septembre 1990 et jamais repartie. Des touristes débarquaient à la librairie, après une visite du Louvre et un tour aux Galeries Lafayette. Et quand on voyageait nous-mêmes à l’étranger, Gibert était un sésame et éveillait partout des souvenirs. Tant d’ouvrages référencés en un même lieu… C’était unique ! Combien de fois ai-je entendu : “Si ce livre n’est pas chez vous, c’est que je ne le trouverai nulle part !” »

Elodie Murcier, 39 ans, la directrice du 5, partage encore cet enthousiasme : « Gibert, quand on aime ce métier, c’était une sorte de Graal. »

« Chacun son territoire »

On entrait jeune, chez Gibert. Souvent après des études de lettres, d’histoire, de droit ou de philo. Une licence, un capes, voire une agrégation… « Mais l’essentiel était d’aimer les livres », insiste Françoise Sylvestre, ancienne DRH de Gibert Jeune. Et « avoir fait partie des brigades d’étudiants embauchés l’été, pour donner un coup de main lors du coup de feu de rentrée était un sacré plus ». Une fois dans les murs, on ne quittait plus la boîte.

Ce n’est pas qu’on était bien payés. « Monsieur Jean » et « Monsieur Régis », très « vieille France » et peu liants, n’étaient pas spécialement généreux et n’avaient pas la fibre sociale. Il a fallu une occupation des locaux, en 1969, pour imposer l’élection de délégués du personnel, une grève pour pérenniser la prime de fin d’année, un mouvement des caissières pour refuser la fermeture à 20 heures, de nombreuses protestations pour obtenir une communication claire des résultats économiques au comité d’entreprise ou la création d’une salle de repos.

Mais on respectait la passion sincère des deux frères pour la librairie, leur engagement viscéral derrière la bannière commune, leur rigueur qui semblait tenir à la fois du sacerdoce et du devoir. Surtout, clament d’un même élan nos interlocuteurs, « cette entreprise avait une âme ». L’ambiance y était familiale, le job quasiment garanti à vie.

Les relations entre les cousins des deux branches Gibert étaient évidemment l’objet de spéculations. « La compétition a toujours exclu les coups bas ! », affirme Olivier Pounit-Gibert à la tête de Gibert Joseph depuis 2000 avec Marc Bittoré, époux d’une arrière-petite-fille du fondateur. Pas si sûr. Au sein des deux enseignes a toujours prévalu un chauvinisme exacerbé. Les employés ne passaient guère d’une maison à l’autre, et il se murmurait qu’un emploi passé chez l’un n’était guère un atout pour postuler chez l’autre.

« On se surveillait sans cesse !, raconte un libraire. On envoyait des espions noter la nouvelle disposition des rayons de chez Gibert Joseph, la signalétique des occasions, les nouveaux produits de leur papeterie. On faisait même la queue pour faire évaluer un livre et découvrir leur système de cotation. »

On murmure que Régis Gibert, qui avait la passion des chiffres, se positionnait lui-même devant l’entrée de l’enseigne rivale, un petit compteur en main, pour évaluer le nombre de clients par heure. Gilles Goyet, aujourd’hui directeur des sites parisiens, qui fit ses débuts chez Gibert Jeune, fut témoin de cette guéguerre. « Un jour, en sortant du métro Saint-Michel, un jeune homme m’a tendu un prospectus Gibert Joseph. J’en ai été interloqué. Comment osait-t-il ? N’avait-il pas compris que la place Saint-Michel était en fait la place Gibert Jeune ? J’ai couru voir mes patrons et demandé qu’on prépare en urgence des tracts Gibert Jeune, et je suis retourné dans la rue presser l’importun de dégager les lieux. Chacun son territoire ! »

Star Wars et livres de cuisine

Las. L’entreprise s’est lentement fissurée. La gratuité progressive des livres scolaires puis universitaires a constitué un premier coup dur auquel Gibert Jeune, infiniment moins diversifié que Gibert Joseph, donc plus vulnérable, tarde à réagir. Mais l’enseigne, c’est vrai, a accumulé les déveines. En février 1986, un attentat du Hezbollah ravage la librairie principale, contrainte de fermer pendant un an. L’enseigne craint de ne pas se relever.

Les cousins de Gibert Joseph donnent un coup de main et reprennent une part du personnel (« Il paraît d’ailleurs que c’était nous qui étions visés », précise Olivier Pounit-Gibert). L’été 1995, une nouvelle bombe explose à la station Saint-Michel du RER, très proche des magasins, et entraîne, à quelques semaines de la rentrée scolaire si cruciale, une désaffection du quartier. Le chiffre d’affaires est en berne, il est urgent de réagir.

Régis Gibert fait appel à sa fille, Françoise, pour redynamiser l’enseigne. Tout feu tout flamme, celle-ci, devenue présidente du directoire, lance une série de réformes, spécialise les magasins, réorganise l’informatique, s’empare de la communication, envisage une nouvelle stratégie commerciale, sans crainte de bousculer son oncle et son père. Les dents grincent. Elle démissionne de son mandat au bout de deux ans, son père la licencie sèchement. « Je n’ai pas su convaincre, dit-elle aujourd’hui. Je ramais à contre-courant. »  

Son cousin germain, Bruno Gibert, qui travaillait dans la finance, est brusquement appelé à la rescousse. La précédente génération est d’accord pour lui confier entièrement les rênes. Il est costaud, discret, taiseux à l’image des vieux patrons, peu adepte des révolutions mais d’une « douce évolution ».

Il tente de colmater les brèches. Il faut absolument regagner du chiffre d’affaires, prendre en compte que la clientèle de la place Saint-Michel davantage composée de touristes et d’une clientèle jeune, banlieusarde, populaire, que de bobos et d’intellos d’âge moyen qui fréquentent Gibert Joseph, plus haut sur le boulevard. Il faut diversifier d’urgence, se lancer dans des produits dérivés de Star Wars ou de livres de cuisine, séduire les jeunes par des signatures de youtubeurs (EnjoyPhoenix, en 2016, attirera près d’un millier de fans), vendre des tours Eiffel, des mugs, des parapluies…

Mais les efforts sont vains. L’enseigne a accumulé retards et erreurs dans l’informatisation de l’entreprise, raté le virage d’Internet et de la vente en ligne. Les discussions avec les cousins du boulevard pour faire un site commun ont échoué. Amazon, Momox, Rakuten, Leboncoin ont raflé la mise. Peu ou pas d’investissements ont été consacrés aux magasins laissés dans leur jus d’autrefois, linos usés, lumières blafardes. Sympathique, surtout quand on fait de l’occasion et qu’on entend donner aux acheteurs l’idée qu’ils sont dans l’endroit des bonnes affaires. Mais tout de même…

En 2017, Gibert Jeune est à terre. Son patron cherche à tout prix un repreneur avant la liquidation judiciaire. Quand on évoque devant lui les cousins de Gibert Joseph, il écarte obstinément l’hypothèse. « Certainement pas eux ! » Pourtant, c’est la seule offre de reprise présentée devant le tribunal de commerce. « On ne pouvait pas courir le risque qu’un concurrent rafle la marque et capte le savoir-faire de l’occasion ! », explique Marc Bittoré.

Après quatre-vingt-huit années de rivalité, les deux enseignes sont donc réunies, ou plutôt : Joseph a mangé Jeune. Bruno s’en va, défait. Mais le personnel, lui, reprend espoir. Après tout, l’étendard Gibert continue de flotter sur la « place du Savoir » et 90 % des emplois sont maintenus. « J’ai applaudi des deux mains !, raconte une employée. On ne deviendrait ni McDo ni Zara. On restait dans le giron familial. »

Nouvelle funeste

Mais le pari est risqué. Les habitudes des lecteurs ont changé, les prix des baux commerciaux se sont envolés et le Quartier latin, déserté par les étudiants dont facs et campus sont décentralisés, n’est plus que l’ombre de lui-même. Y a-t-il vraiment de la place pour tant de librairies Gibert assises, à quelques dizaines de mètres de distance, sur le même créneau ? La maison veut y croire. On arrête les gadgets, on se recentre sur le livre.

Le fonds d’ouvrages est stupéfiant et certains libraires spécialisés ont une culture pharaonique. Qui n’a pas entendu parler, par exemple, de M. Long, ex-boat people embauché il y a plusieurs décennies comme manutentionnaire et devenu référence absolue en matière de livres de droit ? Ou de Mme Pageot, si experte en livres d’histoire ? « On s’est défoncé, dit Elodie Murcier. On a tous travaillé, main dans la main. On devait sauver le bébé ! »

Mais voilà que s’enchaînent une série de malchances : les défilés hebdomadaires de « gilets jaunes », les manifestations contre la réforme des retraites et les grèves de transports, les déménagements successifs de grosses institutions du quartier pourvoyeuses de clients : la police au 36, quai des Orfèvres, l’Hôtel-Dieu, le Palais de justice. Voilà que les travaux estivaux du RER C qui impliquent la fermeture de la station Saint-Michel se prolongent et privent chaque été la place d’une cohorte de promeneurs et de sa clientèle de banlieue…

Sans compter l’incendie de Notre-Dame qui fait déserter les touristes. Enfin, la crise sanitaire du printemps 2020 plonge les personnels dans une angoisse terrible. D’autant qu’une nouvelle funeste les cueille à la sortie du confinement : l’immeuble du 5 de la place Saint-Michel vient d’être vendu par la famille. Personne, chez Gibert Joseph, n’avait été prévenu. Sans surprise, les nouvelles conditions du bail imposées par le nouveau propriétaire deviennent inacceptables. Rideau.

Restructurer, digitaliser, fédérer

La tristesse générée par l’annonce d’une fermeture des quatre librairies de la place dépasse le cadre du personnel de Gibert Jeune qui, pour la plupart, va perdre son emploi. Un lieu de culture disparaît. Et c’est le Quartier latin qui s’éteint.

Pourtant, les deux dirigeants actuels de Gibert Joseph s’insurgent contre le message négatif perçu de toutes parts. « L’aventure Gibert continue !, affirment-ils. La famille Gibert reste à la barre et n’a pas l’intention de baisser pavillon. Nous continuons de croire au livre et à la démocratisation du savoir. Comme Joseph le patriarche, débarqué à Paris il y a cent trente-cinq ans. » Et d’insister : la librairie du 26, boulevard Saint-Michel, demeure, avec ses 4 200 mètres carrés de surface, ses 400 000 références et ses quinze millions de volumes vendus par an, la première librairie indépendante de France. Sans compter ses huit autres adresses parisiennes (après l’approbation du plan de sauvegarde de l’emploi lundi 22 février), onze désormais en région.

Un plan Gibert 2024 est à l’étude. Marc Bittoré le résume en trois verbes : restructurer, digitaliser, fédérer. Des ajustements s’imposent pour tenir compte des nouveaux usages des consommateurs de livres et de l’attrait récent pour les lieux plus petits et de proximité. Des « corners » pourraient s’ouvrir à l’image de celui mis en place pour essai au Printemps Nation et le site Gibert.com, créé en 2007 et qui représente aujourd’hui 20 % de l’activité globale, devrait monter en puissance.

« Nous sommes des résistants ! », assure Olivier Pounit-Gibert qui, à 67 ans, n’a aucune envie de parler de relève. « La passion du livre transcende les générations. Aucune inquiétude pour notre succession ! » Même Françoise Penin-Gibert, devenue aujourd’hui romancière, « donc encore dans le livre », a le sentiment de poursuivre l’épopée familiale. En 2020, elle a écrit pour La Veillée des chaumières, aïeule de la presse féminine, un feuilleton consacré à la grandeur des livres d’occasion. « Le virus, sourit-elle, est tenace ! »

Une sorte de torpeur a saisi la place Saint-Michel. Les employés Gibert Jeune ont le blues. Ils tâchent de faire bonne figure au milieu de rayons de moins en moins achalandés, accueillent d’un sourire las les mots d’amitié de vieux clients qui, déjà, pleurent le passé, tandis que leurs propres souvenirs se ramassent à la pelle : Delphine Seyrig, diaphane et lumineuse, cherchant une pièce de Shakespeare ; Marguerite Duras, minuscule, concentrée, furetant parmi les occasions ; Cavanna, cabotin, se promenant en voisin ; Eva Joly, accro au rayon droit ; Philippe Seguin, à celui des beaux-arts ; Charlotte Gainsbourg, ado, infiniment timide, explorant la section poésie ; et puis Fanny Ardant, impériale, cachée derrière ses lunettes noires : « Le cinéma… Où puis-je trouver le rayon cinéma ? »

Annick Cojean, Le Monde, 24 février 2021