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  • Publication du 24/05/2019

Actrice de l’âge d’or du cinéma japonais, Machiko Kyo est morte

 

Avec près de 100 films à son palmarès, l’actrice est devenue mondialement célèbre avec son rôle dans « Rashomon », d’Akira Kurosawa. Elle est morte le 12 mai, à l’âge de 95 ans


 

Machiko Kyo « incarne parfaitement les femmes de n’importe quelle période de l’histoire, contemporaine ou ancienne, telles l’ère d’Edo (1603-1868), la période Heian (794-1185) ou celle de Tenpyo (729-749) ». Cet hommage à l’actrice japonaise morte, dimanche 12 mai, à Tokyo, date de 1961. Il est signé de l’écrivain Junichiro Tanizaki (1886-1965), ébloui par celle qui était déjà, à l’orée des années 1960, l’une des plus grandes interprètes d’un cinéma nippon qui vivait son âge d’or.

Outre son talent, l’auteur des Quatre sœurs avait une raison particulière de s’intéresser à l’actrice : son premier grand rôle au cinéma fut celui de Naomi, la sensuelle héroïne adolescente, avide de modernité et faisant tourner la tête d’un architecte trentenaire, de son roman Un amour insensé. L’ouvrage de 1924 est adapté par Keigo Kimura en 1949. Machiko Kyo vient d’intégrer les studios Daiei pour faire carrière dans le 7e art, nouvelle étape d’une existence très vite orientée vers le monde du spectacle.

L’actrice, de son vrai nom Motoko Yano, est née le 25 mars 1924 à Osaka. Ses parents se séparent quand elle n’a que 3 ans. Elle vit alors dans des conditions difficiles avec sa mère et sa grand-mère, ce qui l’amène à intégrer, en 1936, l’Osaka Shochiku Kagekidan, une troupe de music-hall entièrement composée de femmes. Elle fait ses débuts sur scène comme danseuse de revue. Pendant la guerre, sa maison est détruite deux fois par des bombardements. Elle persévère pourtant et se lance, en 1944, dans le cinéma, faisant ses premières apparitions à l’écran pour les studios Shochiku, avant de rejoindre, cinq ans plus tard, le rival, Daiei, où elle décroche son premier grand rôle, celui de Naomi.

 

Des films primés

Sa notoriété explose dès 1950 avec Rashomon, d’Akira Kurosawa. Elle y interprète Masago, femme du samouraï violée dans la forêt par le bandit joué par Toshiro Mifune. Ce film est le premier long-métrage japonais à obtenir, en 1951, le Lion d’or du Festival de Venise.

Machiko Kyo joue ensuite sous la direction de Kenji Mizoguchi, interprétant notamment Dame Wakasa, l’héroïne des Contes de la lune vague après la pluie en 1953 (Lion d’argent à Venise), puis, en 1956, Mickey, une prostituée occidentalisée et hédoniste de Yoshiwara, le quartier des plaisirs de Tokyo, dans La Rue de la honte. Elle est également Dame Kesa, l’héroïne de La Porte de l’enfer, de Teinosuke Kinugasa, Grand Prix au Festival de Cannes en 1954.

Son succès fulgurant, qui l’amène à être l’un des visages des célèbres affiches des bières Asahi et lui vaut plusieurs prix comme le Kinema Junpo en 1965 pour son rôle dans Sueur douce, de Shiro Toyoda, en fait l’une des têtes d’affiche de l’internationalisation du cinéma nippon. Quand Masaichi Nagata (1906-1985), le président des studios Daiei, avec qui on lui prête une liaison (elle ne s’est jamais mariée), cherche à séduire l’Amérique, il le fait avec les films dont Machiko Kyo est l’héroïne. La campagne permet à l’actrice de faire un bref passage à Hollywood, qui lui vaut une nomination aux Golden Globes pour son rôle de geisha dans La Petite maison de thé, de Daniel Mann (1956), aux côtés de Marlon Brando et de Glenn Ford.

Machiko Kyo a construit sa carrière en jouant des personnages en rupture avec l’image de la femme japonaise au cinéma, modeste et discrète. Dotée d’une présence sensuelle voire « exotique », grande pour une Japonaise, et réputée pour son professionnalisme, elle a su incarner des personnages divers au service des plus grands réalisateurs nippons. Outre Kurosawa ou Mizoguchi, elle a tourné avec Mikio Naruse, Yasujiro Ozu ou Tadashi Imai.

A l’affiche d’une centaine de films, elle a moins tourné après la faillite, en 1971, des studios Daiei, s’orientant vers les séries télévisées comme la populaire Hissatsu Shimainin (1981). Elle a également poursuivi une carrière théâtrale. Sa dernière apparition sur scène remonte à 2006. Elle jouait au Théâtre Meijiza, de Tokyo, dans Onnatachi no Chushingura, de Sugako Hashida.

 

Machiko Kyo en quelques dates

25 mars 1924 Naissance à Osaka
1950 « Rashomon »
1953 « Les Contes de la lune vague après la pluie »
1956 « La Rue de la honte »
2017 Prix du jury pour l’ensemble de sa carrière remis par l’Académie du Japon
12 mai 2019 Mort à Tokyo

 

Philippe Mesmer
Le Monde, 19 mai 2019