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Au commencement de nos mémoires…

Au commencement de nos mémoires il y eut la Guerre. L’Iliade en fit un récit. Après la Guerre : l’Odyssée.

Ceux qui ne sont pas rentrés au pays, ni vivants ni morts, errent longtemps par toute la terre.

Aujourd’hui, de nouvelles Guerres jettent sur notre planète des centaines de milliers, des millions de nouveaux fugitifs, fragments de mondes disloqués, bribes tremblantes des pays ravagés dont les noms ne signifient plus abri natal mais décombres ou prisons : Afghanistan, Iran, Irak, Kurdistan …, la liste des pays empoisonnés augmente chaque année.

Mais comment raconter ces odyssées innombrables ?

Combien de nouveaux petits théâtres faudrait-il inventer pour donner à chaque destin affolé son éphémère hébergement ?

Mais comment notre théâtre peut-il transporter ces coquilles de théâtres et ces brins d’êtres humains sur son océan de bois et de toiles ? C’est tout un peuple occasionnel d’étrangers disparates et menacés que forment ces atomes fuyant sous les rafales politiques, dans nos siècles cousus de fils barbelés.

« Qu’allons-nous devenir ? » disent ceux qui ont laissé leur nom, leur famille, leurs racines très loin derrière eux, que l’on appelle « réfugiés », « clandestins », « sans papiers », « migrants ». Et qui s’appellent entre eux, noblement les « voyageurs ». Ils sont brutalement voyagés « contenus » dans des cales et des camions, faufilés aux frontières, et ils ne savent pas où et quand finira ce voyage dangereux qui les pousse de port en côte et de porte en porte à mesurer la maigreur de l’hospitalité contemporaine.

Ils voyagent, sans espoir et sans fin, mais animés par la croyance. Au lieu de religion une foi naïve en l’existence d’un pays où vivent les déités démocratiques dont on leur a parlé : la liberté, le respect.

Où donc est ce pays ? Où arriveront-ils ? Quand arriveront-ils ? Arriveront-ils jamais ?

Et nous, assis dans nos pays relativement modérés, qui sommes-nous ? leurs semblables ? leurs témoins ? leurs ennemis ? leurs amis ? D’anciens voyageurs qui      ont oublié ?

Ou des gens que le voyage attend au tournant ?

 

Notre spectacle

Comment ne pas...

 

Comment ne pas remplacer la parole de ta bouche par ma parole même de bonne volonté ?

Comment ne pas remplacer ta langue étrangère par notre langue française ?

Comment garder ta langue étrangère sans manquer de politesse et d'hospitalité à l'égard du public, notre hôte dans le théâtre ?

Comment, sans se comprendre en mots, se comprendre quand même en cœur ?

Comment ne pas s'approprier l'angoisse des autres en en faisant du théâtre ?

Comment ne pas pécher par illusion de compréhension et par crainte d'incompréhension ?

Comment se mettre aussi près que possible de la place de l'autre sans la prendre ?

Comment ne pas traduire ? C’est-à-dire : comment ne pas traduire ? Il faut bien traduire.

Comment ne pas se laisser séduire par la meute des bons sentiments ?

Comment ne pas en rajouter ? Ni d'un côté ni de l'autre.

Comment se glisser entre la bonne conscience et la mauvaise conscience, les siamoises ?

Comment tout dire sans un mot ?

Comment devenir humain c'est-à-dire jamais assez ni trop ?

Comment ne jamais renoncer à l'absolu que l'on n'atteindra jamais ?

Comment être l'acteur d'un personnage et non son maître

Comment se laisser être un refuge pour l'étranger ?

Comment ne jouer aucun rôle ?

 

Et si on n'y arrive pas ? C'est la question du réfugié en son voyage.

 


Nos hôtes

Qui sont ces réfugiés que nos acteurs accueillent dans leur âme et leur corps ? Qui séjournent pour un temps éphémère dans un caravansérail ou un autre ? Qui sont ceux qui accueillent nos acteurs dans leur mémoire et leur destin ?

Ici ce ne sont pas des masses, pas des peuples entiers jetés par millions - comme il advint par exemple en 1948 à la Partition de l'Inde - de part et d'autre d'un trait de couteau sur la carte d'un continent. Ce sont des individus, échappés, par un, deux, dix ou par familles, d'un des derniers foyers infernaux allumés par notre époque, et qui ont eu la force, la chance, l'argent nécessaires à aller plus loin que dans les camps de fortune où s'entassent les foules déshéritées de l'autre côté d'une frontière voisine.

Ce sont des personnes en qui s'est levé l'incroyable désir de faire plus que survivre, d'aller chercher la liberté à l'autre bout du monde, si c'est par là-bas qu'elle est.

L'Iran, l'Irak, l'Afghanistan, le Kurdistan, parfois la Palestine, quelques pays anciennement soviétiques, sont les états ou pays qu'ils fuient.

Nos Ulysses sont aujourd’hui sans nom et sans retour.

Hier on était commerçant, professeur, ingénieur, médecin, agriculteur, informaticien, champion de billard, espoir de la boxe, comédien, auteur de théâtre, père de famille, institutrice. Aujourd’hui : personne. Personne le nom par lequel Ulysse se désigne à Polyphème.

Le sort les lance tantôt vers le lointain sud-est et, passant par Karachi, I'Indonésie, ils rêvent entre les planches disjointes des bateaux pourris d'arriver vivants dans un pays si grand si riche si peu peuplé si neuf qu'il ne pourra manquer de se réjouir de la venue d'errants de qualité ; mais ceux-là se retrouvent à peine sauvés des eaux, jetés derrière grillages et barreaux par le très cruel gouvernement d'Australie. Là, au fond du désert sans herbe, sans arbre, ils sont appelés criminels et détenus pendant des années, hors droit et hors humanité. L'ONU peut toujours faire remontrance. L'Australie s'en balance. 

Ceux qui vont vers l'ouest, après quatre mois, six mois, un an, deux ans d'odyssée, atteignent enfin le portillon qui s'appelait Sangatte. Une localité de 800 habitants. Inoubliable. Sur le front d'une colline le grand hangar aménagé par la Croix-Rouge en 1999, devenu, pendant le temps même où nous y puisions tant de moments humains, que nous y trouvions tant de sujets d'admiration et d'exaspération, et que nous y étions les hôtes de ces otages du malheur dans l’histoire, - les hôtes, je veux dire les invités, les demandeurs à la porte des cabines - une ruine et un souvenir.

Au caravansérail, les voyageurs deviennent (comme il en fut toujours depuis Ulysse), des conteurs.

Le récit devient à son tour le personnage principal pour ce temps de détresse.

Alors on raconte. Et le récit embaume. En tous les sens. Il conserve et il fleure. Celui qui écoute éprouve un étrange enchantement. C'est que si la lancinance du regret et la trace des mauvais traitements arrachent des larmes, il flotte sur le désastre la lumière d'un sourire: c'est le bonheur qui se défend, celui qu'on a goûté, on refuse de le perdre.

Tous sont d'accord pour oser vouloir une vie libérée et les lumières répandues par les études.

Et ce qu'ils appellent : un destin. Ils demandent le droit au destin. Un destin, c'est-à-dire, un futur.

 

Ils ont fui le sans futur. Maintenant ils sont sans papiers et sans définition. Un jour leur histoire reprendra là où elle a été violemment sectionnée. Espèrent-ils.

 « Prenez mon histoire, racontez-la, faites qu'elle ne soit pas une morte sans sépulture et que nous n'ayons pas vécu nos modestes et précieuses existences sans laisser trace ni descendance. »

C'est ici qu'entre en scène l'accessoire magique dont on n'avait pas calculé le pouvoir et le rôle ultérieur : le magnétophone. On croyait écouter au présent et pendant quelques heures partager le pain d'exode offert par ces amis soudains. Mais le magnétophone aura recueilli plus que le récit. La musique tremblée des voix, la psalmodie, les messages des timbres et des soupirs, le récit mais avec ses souffles, ses larmes, ses silences, ses rafales de vents, ses chahuts de vagues, le récit avec son acteur et son poète personnels.

Le récit, sur le vif, au présent instantanément éternel.

 

L'Histoire des réfugiés

Réfugié 

1685 : le mot (c'est un mot latin) entre dans la langue française (en même temps que dans l'anglaise) sous le coup violent de la Révocation de l'Edit de Nantes. Louis XIV, le grand roi ramolli et embigoté, transforme les protestants (les huguenots, disent les Anglais) en fugitifs dépouillés de leurs droits et de leurs libertés. Ainsi, c'est la France et son monarque qui inaugurent l'infortuné mot en Europe ; le mot mais pas le fait. Entre trois cent et cinq cent mille protestants sont sur la route. Ils font le périple qui devient le modèle de toutes les fuites de notre monde jusqu'à aujourd'hui : passage furtif de frontières, clandestinité, menaces de galère et de mort.

Toutefois, ces réfugiés, dont Voltaire dit que leur nombre et leur dissémination dans l'univers sont plus importants encore que ceux des juifs, n'invoquent pas en vain les lois de l'hospitalité : l'Angleterre, la Suisse, la Hollande, le Brandebourg accueillent volontiers cette manne humaine qui leur assure un profit éthique et économique. Et, plus loin, l'Amérique et même l'Afrique reçoivent des colonies calvinistes.

Louis XIV porte au Royaume un coup auto-immunitaire : sous prétexte de défendre la religion, il s'arrache à lui-même corps et biens, commerce, industrie, finance, arts, sciences et le reste.

Scène primitive pour la France, emblématique de bien d'autres expulsions - exécutions jusqu'à nos jours. La plus tragique du siècle dernier étant celle des juifs sous Pétain. L'histoire se répète, à peine déguisée.

Ailleurs, comme ici, c'est le même modèle : chaque fois, un Etat en transe haineuse s'en prend à son propre corps qu'il ne reconnaît plus comme sien et le déchiquète de ses propres dents.

Mais tout avait commencé aux temps prophétiques comme le raconte la Bible : l'idée de Ville et l'idée de Ville-de-refuge sont jumelles depuis que Iahvé a ordonné à Moïse (Nombres XV) la fondation de six villes - qui serviront de villes de refuge aux fils d'Israël, à l'hôte et au résident au milieu d'eux, pour que s'y réfugie quiconque a frappé une personne par mégarde - dès qu'il aura passé le Jourdain, vers le pays de Canaan.

Ainsi en fut-il aussi de Rome fondée comme Ville et Refuge par Romulus.

Chaque société, chaque Etat, chaque nation s'instaure dans la tension inter ou intracommunautaire, parant d'avance au spectre de la persécution et inscrivant par ce geste dans sa fondation même le programme de l'expulsion.

La fuite d'un peuple semble prendre des figures diverses : depuis la fuite d'Egypte, préparée à la hâte et conduite du passage de la Mer Rouge en traversée du désert, jusqu'à la fuite éperdue des Kurdes irakiens bombardés par leurs demi-frères ennemis et quittant villes et villages, mains vides, pieds mal chaussés en courant et mourant pour escalader la montagne qui les sépare de la Terre Promise, (en l'occurrence l'Iran), les exemples se pressent : fuite des républicains espagnols ou fuite des Kosovars.

Mais c'est toujours le même départ, le même deuil, et pour fantasme conducteur le même fantôme d'une Terre Promise, constitué à la hâte à la place de la valise et du toit, c'est toujours le même mirage car il en faut un. On fuit, c'est Pâques, on ne sait pas vers quoi l'on va mais on peint en or ce pays idéalisé dont on répète le nom propre et dont on attend qu'il accorde le droit d'asile immémorial.

Adieu père chéri, les talibans vont me tuer, je pars pour Londres, s'écrie le jeune Afghan. Et le père angoissé : Londres ? Pour quoi faire ? On dit qu'il faut chercher refuge en Angleterre.

Oui, le salut imaginaire tient dans un nom propre auquel on s'accroche, mettant sa foi et son destin entre les lois d'un lieu qui prend aujourd'hui la place des dieux protecteurs ou des rois respectueux de l'étranger, que tous les Grecs et les Romains connaissaient. Au lieu d'Apollon, les suppliants d'aujourd'hui invoquent les Droits de l'Homme et la Démocratie dont ils ont entendu parler. La Rumeur est le même personnage qu'elle fut à l'origine, avant la radio et le téléphone.

Le modèle du réfugiement n'a pas changé. À la fin, le réfugié arrive en vue de la Terre Promise. Il la voit de ses yeux, soit qu'il se tienne sur le mont Nébo comme Moïse pour apercevoir le pays où il ne mettra pas les pieds, soit qu'ayant fui le nazisme, puis Vichy, il arrive au col des Pyrénées qui lui promet l'Espagne ; mais, épuisé, Walter Benjamin se rend à la mort. Debout sur le plateau calaisien, le réfugié de cette année voit briller la blancheur des falaises anglaises. Ah ! Si l'on pouvait être la mouette et d'un coup d'aile...

L'avenir, la liberté, l'identité, le toit, le moi, l'adresse d'un homme abrité, il voit tout ce qu'il n'a pas.

Il n'y a qu’un pas. Celui de : Tu n'entreras pas.

Certes, 60.000 fugitifs brièvement hébergés à Sangatte, un jour, un mois, deux mois, ont réussi à « gagner » (est-ce le mot juste) le pays rêvé. Mais à quel prix ? 10.000 dollars ? jusqu'au dernier dollar. Ce n'est rien. Parfois c'est l'époux ou l'épouse que la route a enlevé, enlevée, égarée, tué, violée. Perdus, séparés. On n’arrive, si on arrive, qu'à moitié ; à moitié mort, ou un peu vivant. Devant l'entrée, devant la loi.

C'est alors que se pose la question qui harcèle et affole :

Qu'est ce qu'un réfugié ? Etes-vous un réfugié ? Pouvez-vous prouver que vous êtes, point par point, l'être défini par les lois internationales comme « réfug?é » ?

Le réfugié est celui qui doit avoir les preuves qu'il a tout du « réfugié ». C'est-à-dire, qu'il a bien rien. Qu'il obéit aux critères qui font d'un homme un « réfugié ». Qu'il est en danger de mort pour de bon. Qu'il n'est pas un faux. Un simulateur. Un menteur. Un imposteur. Un voleur de droits. Qu'il est orphelin comme il faut. Qu'il est sans sol, sans patrie, sans ressource, sans secours. Devant le tribunal qui l'examine, le voilà soupçonné, accusé, prévenu et, si par malheur il s'est présenté en suppliant devant l'Australie, le voilà appelé agresseur et enfermé au Bagne, sans forme de procès, sans avocat, sans terme assigné au supplice, expulsé et du lieu et du temps. On est en fuite devant les sbires de Saddam Hussein depuis vingt ans, errant caché, du Koweït aux lisières des pays d'Iran, on est citoyen de nulle part et propriétaire de rien, et, pour couronner le tout, on arrive en Australie !

Là, même les enfants ne trouvent pas grâce ni pitié.

En Australie, on retrouve la dureté des siècles dépassés, on sépare les familles, on pousse à la folie et au suicide les Afghans stupéfaits de se retrouver en barbarie, les Iraniens qui avaient rêvé. Alors, le Premier ministre Howard se réjouit : ces gens qui se pendent au seul arbre du camp, ceux-là qui se cousent les lèvres et ceux qui se déchirent sur les barbelés, on voit bien par là que ce sont des violents, des brutes qui n'ont aucun droit à la civilisation australienne. Ils attentent à leurs jours et se révoltent !

Voilà la preuve qu'ils sont eux-mêmes les terroristes dont ils osent prétendre avoir été victimes.

Coupables ! s'écrie l'Australie géante convulsée par la crainte que lui causent quelques milliers de malheureux.

Quant à ceux qui, ayant échappé au naufrage, ont été vendus aux autochtones ruinés de l'île de Nauru, où ils sont enfermés à vie, à jamais privés de terre, d'espace, de liberté, dans cette cage sans exemple, cernée de grillages, sur ce rocher sans végétation et sans eau potable, dépendant des approvisionnements en conserves et en liquide qui viennent par bateau, sans doute meurent-ils d'effroi et de nostalgie. Mieux eût valu mourir de la main des talibans mais sur leur propre terre natale, se disent-ils.

Il y a aujourd'hui des cas de déportation de réfugiés qui dissimulent leur nom.

Depuis Moïse et Josué, depuis les Héraclides, le droit d'asile s'est vu restreindre et chagriner de siècle en siècle par les royaumes et les états-nations. L'être-réfugié devient de moins en moins sacré, de plus en plus criminalisé.

Et voici qu'au XXe siècle se produit l'événement : la déportation massive de gens qui deviennent apatrides dans l'Europe entre les deux guerres.

Selon Hannah Arendt, le pire commence là : les juifs, et pas seulement, mais aussi des populations entières, sont sur les routes qui ne mènent nulle part sauf aux camps.

Pour elle, c'est, après la révolution russe, avec les totalitarismes, un changement de structure dans l'Etat-nation, dans l'expérience de la frontière, dans le rapport à la citoyenneté, un moment original et terrible dont les suites cruelles sont manifestées aujourd'hui.

Certes, il y a eu des événements analogues dans des cultures non européennes dont on ne parle pas assez, Chine, Inde, Afrique, et souvent, dans ces cultures, l'Europe que nous sommes a fait son travail maléfique.

L'Europe qui a inventé le Réfugié a des comptes à lui rendre.

Aux peuples bibliques revient le mot exode comme le mot asile. Qu'en font-ils aujourd'hui ?

Et l'exil ? Deux mots : l'exilé n'est pas nécessairement demandeur d'asile. Il peut même être demandeur d'exil, comme ce fut l'illustre cas de Victor Hugo refusant l'amnistie offerte par le petit Empereur et campant sur son île. Il y a, dans 1'aura de l'exil, le souvenir des poètes depuis Ovide jusqu'à Dante et Mandelstam, transfigurateurs de la peine en Œuvre sublime. L'exil reste individuel. Un réfugié peut se sentir exilé : c'est qu'il est déjà un travailleur du deuil, en chemin poétique. Un exilé fait de l'éloignement du sol natal une force qui le rapproche de lui-même.

Le réfugié rêve d'apaisement, de recommencement. Renaître peut-être ?

 

Hélène Cixous